Haute voltige

Ingrid ASTIER

Le jeu du chat et de la souris

Alors qu'il s'engage dans le tunnel de Saint-Cloud pour rejoindre l'aeroport du Bourget, le convoi d'un puissant Saoudien est attaque par de faux policiers. Le butin est enorme mais le plus precieux joyau qu'emporte le Serbe Ranko Lukovic, qui a organise l'embuscade pour le compte de son oncle Astrakan - un tres gros poisson ! -, est une femme, Ylana, dont ce dernier va tomber follement amoureux - et Ranko aussi, peut-etre... Ylana aime les oeuvres du celebre peintre Enki Bilal. Pour lui plaire, Astrakan ordonne a Ranko de deployer ses talents de cambrioleur. Le commandant Stefan Suarez, de la brigade de repression du banditisme, planche sur le braquage du tunnel. Mais il a une tout autre obsession : mettre la main sur un insaisissable malfaiteur qui commet ses forfaits en escaladant les facades d'immeubles. Cet as de la haute voltige, dont ils ne savent rien, les flics l'ont surnomme le Gecko... Lire la suite

608 pages | Couverture brochee en couleurs | Format: 15.5 x 22.5 cm

Chapeau

Quai des enfers (2010) et Angle mort (2013) avaient revele une auteure au style meticuleux et hyperrealiste. Haute voltige confirme, si besoin en etait, un exceptionnel talent.

Pourquoi nous l'avons choisi

Ingrid Astier occupe decidement une place a part dans le paysage du roman policier francais. Dans Haute voltige, la violence s'installe en un lent travelling de cinema : un braquage autoroutier nocturne disseque avec une maestria eblouissante. Au fil du livre, l'auteure nous entraine sur les toits de l'Institut de France ou de l'eglise Saint-Eustache, la ou il suffit d'un ecart d'un millimetre du pied ou de la main pour chuter dans le vide. De l'action, donc, qui petrifie le lecteur, mais un roman d'Ingrid Astier, ce n'est pas que cela. Qu'il s'agisse du flic ou du voyou - ces deux etres qui savent fraterniser parfois -, elle a le talent d'en sonder le coeur et l'ame. Elle decrit en prenant son temps la solitude tragique du voyou dans sa chambre de bonne ou sa filature sur le chemin de halage de la Marne, en banlieue parisienne, et c'est formidable, on voudrait que ca ne s'arrete jamais. Il y a du Melville en Ingrid Astier, le Melville du Doulos et du Samourai. Le resultat est ce livre unique, entre combat de boxe et jeu d'echecs, admirablement pense, controle a l'extreme, qui laisse soudain passer l'eclaircie de l'emotion. Un chef-d'oeuvre.

interview de Ingrid ASTIER pour la sortie de son livre Haute voltigeInterview de Ingrid ASTIER

Bonjour Ingrid Astier. Vous avez publié trois chefs-d'œuvre (dont le dernier, Haute Voltige) qui apportent un sang nouveau au polar. Comment procédez-vous pour aboutir à une écriture à la fois tendue, poétique, charnelle et sexy ?
Je vous remercie. Écrire un nouveau roman, c'est choisir un monde comme une famille. Je le prépare telle une longue course maritime. Pour supporter l'effort durant trois années, seul compte mon désir de rejoindre l'intensité. À quoi ressemblent-elles ? À un cocktail entre armée et couvent ! À chaque fois, je disparais du monde. Pour ne vivre que dans l'atmosphère du roman — pour Haute Voltige, l'art, l'amour, la boxe, les échecs, la guerre. Un monte-en-l'air hors pair… Et Paris depuis les toits. L'amour à flanc d'abîme, aussi, pour rêver la capitale à la verticale. Haute Voltige est un roman d'aventures, un vrai, pour défier Paris et conquérir chacun de ses sommets. La coupole de l'Institut de France, les toits du Musée Rodin, les faîtages de zinc, les splendides façades du xvie… Une chaîne de montagnes au cœur de la cité qui, la nuit tombée, capture fantasmes et pensées. Le versant charnel, vient, lui, de l'infini désir que j'ai eu pour ce roman. Jamais je n'ai autant aimé mes personnages : jusqu'au dalmatien de la passerelle des Arts !

Dans Haute Voltige, ce qui frappe, c'est l'atmosphère, des lieux notamment, une authenticité des extérieurs qui participent pleinement à l'action (les bords de Marne, comme le canal à Aubervilliers dans Angle mort). Peignez-vous « sur le motif » comme on le disait des impressionnistes ?
Oui, absolument, sur le motif, belle expression, et je suis plus impressionniste que réaliste. Le réel me sert pour donner des racines à l'imaginaire. Les bords de Marne offrent un charme bucolique en pleine scène d'action, Paris un cadre urbain et romantique, la coupole de l'Institut une touche mythique. Quant aux bureaux des policiers de la Brigade de répression du banditisme, ils montrent qu'un roman ouvre toutes les portes au lecteur… C'est la magie de la littérature. Le champion de France de freerun Simon Nogueira m'a vraiment parlé en Petit Prince des toits, et je suis allée dans chacun des lieux du roman. Quant au gris du Gabon de la BRB, il existe réellement ! Après, je ne vis pas le nez collé à la réalité. Pour moi, écrire doit faire rêver. Comme le dit Maurizio Cattelan : « Un homme escalade une montagne parce qu'elle existe. Un artiste crée une œuvre d'art parce qu'elle n'existe pas. »

Ranko Lukovic, le Gecko, qui fait amitié avec les vertiges, est votre création la plus réussie. Comment est né ce personnage ?
Effectivement, j'adore mon Gecko, « le plus grand lézard cambrioleur de la capitale ». Un « Spiderman croisé avec Tyson et Kasparov » qui marie cartoon et épopée. Un héros hors norme, entre Rocky et Roméo… Fréquenter la beauté est son seul luxe et le rend terriblement attachant. Il est né de l'inspiration d'un vrai monte-en-l'air, Vréjan Tomic, l'homme qui a « volé l'humanité entière » en dérobant cinq toiles (Braque, Matisse, Picasso…) en 2010 au Musée d'art moderne de Paris… Par ses prouesses physiques, il arrivait à susciter du respect chez les policiers. Cette inspiration est la trame imperceptible du roman. Chez moi, le réel ne dicte pas sa loi. Ce personnage, j'ai eu besoin de le sentir, de le rêver. Mon frère a la montagne dans le sang. Il m'a appris à apprivoiser les abîmes. J'ai rencontré de vrais Serbes, Alek, Boza, Nidja, Bobi, Rade, Gigic… et leur fougue a fait voler les clichés. Ils m'ont parlé de la Šumadija, de leurs pruniers, de l'eau-de-vie qui brûle le cœur, de leur amour de la liberté… Le Gecko était né.

Le « chessboxing » tient une place importante dans Haute Voltige. En quoi consiste cette discipline et pourquoi l'avez-vous utilisée ?
Le chessboxing est un rêve pour un écrivain. L'alliance des contraires. Le peintre-dessinateur Enki Bilal a créé cette discipline en 1992 dans Froid Équateur. Elle repose sur l'alternance de rounds d'échecs rapides avec des rounds de boxe. La fin ? Par K.-O. ou échec et mat. Imaginez le plus exigeant des sports mentaux lié au plus éprouvant des sports physiques… Cette alliance reflète Haute Voltige tout entier : un roman d'action et d'amour, aérien et terrestre, à l'image de Saint-Eustache qui clôt le roman. J'avais eu la chance d'assister au combat de chessboxing qui eut lieu chez Artcurial en février 2013. Ce fut un coup de foudre romanesque. Pour le combat comme pour l'imaginaire d'Enki Bilal. Le désir de le voir peindre dans son atelier fut alors une évidence. Ensuite, Scorpène, un joueur international d'échecs, a inventé une incroyable partie d'échecs pour le roman, et Jean-Luc Chabanon, un grand maître international d'échecs, l'a commentée. Pour la boxe, j'ai demandé à un vice-champion de France, Dominique Delorme, et au mythique coach Pierrot de m'entraîner. Je voulais que Haute Voltige soit une forteresse, non un château de cartes…

Il y a une scène sublime à la fin de Haute Voltige entre le flic, Stephan Suarez, et le voyou, Ranko, où toute l'émotion contenue du livre déferle, une scène presque déchirante. L'aviez-vous anticipée ou s'est-elle imposée à vous ?
Que cette scène vous touche me réjouit. Le dernier tiers de Haute Voltige marque une gradation dans l'émotion. L'amour s'ouvre comme un nénuphar. Mais un nénuphar noir. J'avais pressenti cette scène, mais pas dans cette intensité dramatique. Seule la tension de la fin pouvait amener une telle intensité. C'est une scène de feu, elle vous brûle les doigts. Tout en vous est en émoi. Elle est annoncée par la rencontre de Suarez et du Gecko près de l'Hôtel de la Monnaie. Là, Suarez réalise qu'il a bien plus qu'un voleur face à lui — un as de la grimpe, un danseur.

Entre le moment où vous vient l'idée d'un livre et sa parution, combien de mois ou d'années s'écoulent et ne vous consacrez-vous qu'à cela ?
Trois ans est ma vitesse de croisière… Même si le temps de l'écriture est pour moi un temps géologique. Accumuler, sédimenter, laisser le temps de la résurgence… Et du volcanisme ! Car ce roman a vraiment un tempérament de feu. Alors trois ans… c'est peu.

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